Quand l’astronomie devint astrologie !

Quand la science astrologique fit un bond ! La base de l’apprenti magicien, c’était l’Astrologie. Le Cosmos, et toute la gravitation céleste ordonnaient toute la vie des humains. Pour posséder la médecine, il fallait savoir la correspondance des astres avec certaines parties du corps.

L’Astrologie enseignait les rapports qui reliaient le Ciel au monde. Le Bélier gouvernait la tête – le Taureau, le cou et les épaules – les Gémeaux, les bras – le Lion, le cœur – le Cancer, la poitrine – la Vierge, le ventre – la Balance, l’intestin – le Scorpion, le sexe – le Sagittaire, les cuisses – le Capricorne, les genoux – le Verseau, les jambes et les Poissons, les pieds.

Le Kalendrier des Bergers

Le thème anatomique correspondait au thème astral. Le Kalendrier des Bergers faisait autorité. Car les prédictions des Bergers étaient les plus sûres. Cela venait de leur connaissance des astres. Cette science s’accordait avec celle des Arabes : les signes du Zodiaque, les « maisons » astrologiques constituaient l’horoscope. Vénus s’occupait de l’amour, et Jupiter des honneurs. Saturne était maléfique, il présageait la mort violente. Tout n’était que combinaisons, conjonctions, rencontres, influences. L’état du Ciel commandait tout. L’Église hésitait à défendre cette pratique, et saint Thomas d’Aquin à la conseiller. Mais était-ce une magie de contempler les étoiles ? Et si elles influençaient les humains, c’est que Dieu, sans doute, le permettait.

Les arts magiques de la renaissance

La science astrologique fait un bond

Avec les progrès de l’astronomie, avec les travaux et les découvertes d’un Cardan et d’un Tycho Brahé, l’astrologie fait, au XVIe siècle, un bond en avant. Elle acquiert des bases beaucoup plus scientifiques. Mais, avant d’aller interroger ces hommes de la Renaissance, à la fois savants et astrologues, faisons un retour en arrière de quelques siècles, et allons consulter quelques-unes des prédictions qui firent trembler nos ancêtres des temps médiévaux.

Quand l’astrologie sème la panique

Comme l’Alchimie, l’Astrologie venait des Arabes par l’Espagne.

Il n’est que de se souvenir de la grande panique où fut jeté l’ensemble du monde connu à la fin du XIIe siècle, à la suite de la publication des lettres d’un certain Jean de Tolède, astrologue juif, originaire de cette Ville. Tolède, même un siècle après sa reconquête par les Espagnols, était demeurée une cité où florissait la science arabe, où vivaient, libéralement tolérés, des juifs et des musulmans, plus ou moins convertis au christianisme. C’est en Allemagne que fut d’abord divulguée, en l’an 1179, cette prédiction du Tolédan. Il y régnait alors le grand Frédéric Barberousse, empereur d’Occident. Mais les lettres furent vite traduites dans toutes les langues d’Europe et même d’Asie. La peur étreignait de proche en proche tous les hommes, de l’Atlantique jusqu’aux plus lointaines frontières orientales. Les Persans, tout aussi bien que les Anglais, en furent saisis.

Que disaient ces lettres terrifiantes ?

Elles annonçaient, pour sept ans plus tard, une espèce de « fin du monde ». Jean de Tolède avait calculé, avec une exactitude que se plaisent à lui reconnaître les astronomes, un phénomène qu’il interpréta comme néfaste… Toutes les planètes alors connues de notre système solaire — Mars, Vénus, Mercure, Jupiter et Saturne — allaient se rassembler dans la constellation de la Balance au cours de l’année 1186. Cette conjonction serait à son point culminant au moment où, précisément, la Terre serait dans le signe zodiacal de la Balance, c’est-à-dire dans les semaines comprises entre le 21 septembre et le 21 octobre. La Balance est un signe d’air, ou un signe « venteux » comme disait Jean de Tolède. Il est exact que c’est sous le signe de la Balance que se trouve l’équinoxe d’automne, avec ses grandes marées et ses redoutables tempêtes. L’Astrologie prédisait donc que 1186 serait une année de malheur et le mois de septembre le siège de terribles tempêtes, de violents raz de marée et même de tremblements de terre.

L’Allemagne qui avait été la première à connaître la prédiction, se creusa des cavernes où les bonnes gens, épouvantés, se préparèrent à passer de longues semaines.

Peut-on lutter contre les astres ?

À Byzance, l’empereur Isaac Ange, fit murer les fenêtres de son palais. Ainsi pensait-il fermer le passage aux vents déchaînés. En Mésopotamie, on creusa des grottes, et l’on aménagea les caves les plus profondes que l’on put trouver. Les Persans, dont le pays est montagneux, et contient beaucoup de cavernes naturelles, y entassèrent des vivres dans l’éventualité où ils devraient s’y réfugier. Mais ils n’étaient qu’à demi rassurés, car la contrée est sujette aux séismes.

À l’autre bout du monde, en Angleterre, l’Archevêque de Cantorbéry — le successeur du malheureux Thomas Becket — ordonna des jeûnes et des prières pour fléchir le courroux divin.

Le moyen âge et l’astrologie

Pour nos aïeux du Moyen Age, l’Astrologie n’avait pas, en effet, ce caractère d’inéluctabilité qu’elle pouvait revêtir pour les hommes de l’Antiquité, persuadés du déterminisme absolu de la marche du monde. Leur univers, construit sur les données du Grec Ptolémée, se composait d’une terre fixe autour de laquelle tournaient Soleil, Lune et planètes. La Terre en était le centre, et l’homme était le centre de la terre, donc de la Création. Celle-ci était anthropocentrique et il était tout naturel que les astres eussent souci de l’homme dans leurs déplacements, et eussent une influence sur sa destinée. Mais cette influence était contrebalancée par la religion chrétienne. Celle-ci était tiraillée entre les deux parties d’un dilemme : prédestination ou libre-arbitre ? La prédestination dit que Dieu sait tout et peut tout, que c’est lui qui décide et régit le mouvement des astres.

Mise en cause de l’astrologie

Donc, par leur intermédiaire, la destinée des êtres humains, destinée à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Mais le libre-arbitre riposte que la volonté des hommes est libre de bien ou mal faire. Aussi ceux-ci doivent-ils, et c’est, parmi d’autres, le poète Dante qui l’affirme, mener un dur combat contre les décisions des astres, et enfin triompher de leurs obstacles… Les influences planétaires ne sont pas invincibles.

D’autre part, les catastrophes annoncées par Jean de Tolède sont un signe de la colère de Dieu contre les hommes qui sont de trop grands pécheurs. C’est pourquoi le primat d’Angleterre exige jeûnes et prières, contrition et repentir, pour essayer d’apaiser la colère divine. Ainsi la punition sera-t-elle réduite, sinon supprimée. Or, l’année 1186, et donc le redouté mois de septembre, se passèrent sans cataclysme. Il n’y eut pas de grand vent aux journées d’équinoxe, sauf un peu dans le nord de la France, aux abords de la Manche et du Pas de Calais. Le monde en fut quitte pour la peur !

Dix prédictions de cataclysmes en trois siècles

Jean de Tolède s’était lourdement trompé. Cela n’empêcha pas les gens de garder leur confiance aux tireurs d’horoscopes. Synthèse de religion et de science, l’astrologie exerça, pendant tout le Moyen Age, et plus tard encore, une influence énorme, aussi bien sur les hommes du peuple que sur les érudits et les souverains. Dans plusieurs universités de la péninsule italienne, il y avait une chaire d’astrologie… L’Eglise la tolérait. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir à nouveau se lever un vent de panique à peine un demi-siècle après la terrible et vaine prédiction de Jean de Tolède. Dès 1230, une annonce semblable de conjonction néfaste des planètes, pour l’année 1236, engendrait de nouvelles terreurs. On peut dénombrer dix prédictions terrifiantes, entre 1186 et 1487… Mais, chaque fois, les calculs étaient faux et il ne se passa rien !

En était-ce fini de ces erreurs dangereuses qui provoquent la colère de quelques hommes, tel le savantissime Pic de la Mirandole ou le poète Pétrarque ? C’est l’amant de la belle Laure de Noves qui lance cette violente apostrophe. « Pourquoi rabaissez-vous le Ciel et la terre, et humiliez-vous inutilement les enfants des hommes ? Pourquoi charger de futiles lois les brillantes étoiles ? Pourquoi nous, qui sommes nés libres, nous faire les esclaves d’un Ciel inanimé ? ».

Mais l’influence des astrologues se maintint malgré ces attaques d’écrivains et de savants, malgré parfois, une réaction violente de l’Eglise qui, en 1327, fit brûler à Florence un certain Cecco d’Ascoli.

La panique de l’an 1524

Et l’on entra dans cette ère de renouveau de la pensée, des lettres et des arts, que l’on a nommée la Renaissance. L’astrologie allait-elle reculer ? Bien au contraire !

La caution des grands noms retrouvés de l’Antiquité la firent prospérer. Le XVIe siècle sera le temps béni des alchimistes et des astrologues.

Deux noms résument ces deux arts Paracelse et Nostradamus.

Le siècle de Rabelais et de Charles Quint s’ouvre sur une prédiction retentissante, lancée en 1499, mais devant se réaliser un quart de siècle plus tard. C’est un professeur de mathématiques de Tubingen, l’Allemand Johannès Stömer, éditeur d’un almanach fort répandu, qui imprima, dans son édition de 1499, l’annonce de la conjonction de toutes les planètes dans le signe « humide » des Poissons, en 1524.

La fin de février et le début de mars de cette année subiraient des inondations terribles… Ce serait un nouveau Déluge, presque universel. Les calculs étaient à peu près justes, cette fois. Cependant, des astronomes s’insurgèrent et tentèrent de rassurer l’opinion publique. Rien n’y fit. Plus s’approchait l’échéance, plus grandissait la panique. C’est surtout dans les pays germaniques qu’elle se répandit : on demandait à Charles Quint qu’il désignât des lieux de refuge. Certains Allemands vendirent pour un prix dérisoire leur maison et tout ce qu’elle contenait, pour aller se réfugier sur un navire bien approvisionné en biscuits et farine. Le margrave de Brandebourg et sa cour se réfugièrent pendant quelques semaines sur une colline proche de Berlin, le Kreuzberg. La France ne fut pas épargnée par cette nouvelle « grande peur » et l’on cite un riche médecin de Toulouse du nom d’Auriol, qui fit construire pour lui, sa famille et ses amis, un grand navire, s’inspirant de l’arche de Noé.

Des prédictions sans résultat

Comme à chacune des annonces précédentes, il ne se passa rien. Il ne tomba pas même une goutte d’eau en ce mois de février 1524 qui fut d’une exceptionnelle sécheresse. Mais l’angoisse avait été grande à l’approche de l’échéance. Certains malheureux en devinrent fous. Cette dernière prophétie a été évoquée par un auteur de ce temps, Pierre Boaistuau, dont on a récemment réédité les Histoires Prodigieuses. Et ce Boaistuau de s’en prendre violemment « aux friperies, prestiges et mensonges des Astrologues judiciaires, lesquels nous ont tant de fois déçus et trompés, qu’ils devraient être bannis et exilés de toutes les Républiques bien constituées ! ».

Mais l’homme éprouve le besoin de connaître l’avenir, qu’il soit bon ou mauvais. Et Boaistuau, pas davantage que Cicéron ou que les astronomes de notre siècle, n’a pu aller contre cela !

La science de l’avenir est la soif des hommes !

L’exception confirme la règle

Boaistuau réclamait le bannissement des astrologues et, à l’appui de sa demande, citait l’exemple d’un souverain anglais, qui régnait à la fin du siècle précédent et qui n’était autre que le père du trop célèbre Henri VIII. « Apprenons donc désormais, avec Henry Septième, roi d’Angleterre, à ne faire compte de leurs bourdes, même à les châtier de leurs mensonges ». Lequel soudain qu’il eut entendu qu’un des plus fameux astrologue de l’Angleterre eut publié partout qu’il avait trouvé, entre ses plus reclus secrets d’astrologie, qu’il devait mourir devant la prochaine fête de Noël, commanda soudain qu’on le fît venir devant lui. Et après l’avoir interrogé si tels propos étaient véritables, et que le Pronostiqueur lui eut répondu qu’il était certain et qu’il avait trouvé cela infaillible en sa constellation et nativité.

« Mais dis-moy, je te prie, dit le Roy, où te prédisent les astres que tu feras ton Noël cette année ? ».

Et que l’autre lui eut répondu « que ce serait en sa maison et avec sa famille ».

Or, connais-je bien, dit le Roy, « que tes astres sont menteurs, car tu ne verras ni Lune, ni Soleil, ni Astres, ni Ciel, ni famille, de Noël, et tu épouseras tout maintenant la plus étroite prison qui soit en la grand’Tour de Londres, et ne bougeras de là que la fête ne soit passée ».

Voilà comment fut traité ce vénérable astrologue, demeurant prisonnier en extrême misère jusques après la fête dédiée à la Nativité de Jésus-Christ.

On va bientôt voir qu’il advint pires mésaventures aux Italiens Gauric et Corvus, pour avoir annoncé des événements désagréables à des princes bolonais. Ce sont les risques du métier qu’un homme adroit sait parfois éviter avec astuce, comme le fit l’astrologue de Louis XI. C’était déjà un Italien, nommé Galeotti. Avant l’entrevue de Péronne, il annonce à son royal client. « Sire, tout ira bien. Les astres en sont garants ». Or, tout alla plutôt mal, comme chacun sait ! À son retour, Louis XI veut pendre son devin, il le convoque et lui demande doucement. « Sais-tu, Galeotti, à quelle époque tu mourras ? ». « Sire, ma Science des astres ne me permet pas de vous répondre avec exactitude. Je ne sais ni l’année, ni le mois, ni le jour, mais je sais avec certitude que je mourrai trois jours avant Votre Majesté ». Galeotti ne fut pas pendu…

C’est l’Italie, surtout, qui montre un grand engouement pour l’astrologie. Cette science incertaine suscita des discussions et polémiques passionnées.

Le devin de Bologne qui lisait sur les visages et dans les mains

Il s’appelait Barthélemy Coclès della Rocca, mais il était plus connu sous son surnom d’Andréas Corvus. Il vivait à Bologne, au début du XVIe siècle, au temps du pape Jules II. Après de longues et minutieuses observations entreprises sur tous ceux qu’il connaissait, il avait constitué un gros fichier où étaient notés la forme du visage, le teint, ta couleur et l’aspect des yeux, les dimensions des mains, les proportions des doigts, des ongles, la contexture des paumes. Et de cette somme de renseignements partiels, il avait tiré, avec une intelligence très subtile, une théorie et rédigé un traité qu’il avait appelé « Enseignement de Physionomie et de Chiromancie ». Dans cet ouvrage, il prétendait révéler à chacun, et son caractère, et son avenir. Il paraît que cette prétention était justifiée. Complétant la science des mains et des visages par la géomancie, où Andréas Corvus était aussi passé maître, il faisait des prédictions surprenantes, que confirmaient les événements. Le plus souvent, c’étaient des événements malheureux.

Un grand astrologue demande conseil à Andréas Corvus

Un jour de 1506, un des plus grands praticiens de la science astrologique, Luc Gauric, qui était également un astronome et un haut prélat de l’Eglise, vint le voir et lui demander de l’aider à établir son propre horoscope. Il voulait connaître le lieu et le temps de sa mort et comptait sur la science de Corvus pour combler ses propres lacunes. « Regardez mes mains, je vous prie, et dites-moi franchement ce que vous y lirez ». Coclès examina avec soin tous les aspects des deux mains de son grand client. « Monseigneur, dit-il enfin, vous allez, sous peu, endurer un supplice d’une criante injustice. Vous ne pourrez l’éviter, mais, heureusement, il ne vous coûtera pas la vie. Il est là, bien marqué, bien proche ». Et le chiromancien lui désignait un certain tracé et un certain point dans les lignes de la paume. Luc Gauric le remercia et quitta sa demeure, fort anxieux. Il ne doutait pas qu’il dût traverser bientôt une dure épreuve. Celle-ci surgit !

Une prédiction qui se réalise

Luc Gauric, ayant lu dans le « Ciel » de Giovanni Bentivoglio — c’était le souverain de Bologne — que celui-ci serait chassé de ses Etats par le terrible pape Jules II, avant la fin de cette année 1506, et n’ayant pas su garder pour lui cette fâcheuse découverte, le prince fit enlever le prélat et amener celui-ci dans son palais. Furieux et ironique à la fois, Bentivoglio interpella Gauric « Vous qui êtes si savant, Monseigneur, n’avez-vous point prévu que ce soir, vous subirez cinq fois de suite l’estrapade ? ». Gauric se souvint de ce que lui avait annoncé Andréas Corvus : le temps du supplice était arrivé ! Et cinq fois de suite, il fut hissé par la corde au sommet d’une potence, et lâché brutalement de là-haut par terre. Membres brisés, il demeura trois mois dans son lit.

Coclès ne s’était malheureusement pas trompé. Gauric non plus ! Jules II voulait unifier l’Italie sous la souveraineté pontificale. Aussi fit-il la guerre aux principicules qui morcelaient la péninsule. Les principales victimes allaient être Pérouse et Bologne. Bentivoglio fut chassé !

Bentivoglio chassé de Bologne

Abandonné par tous ses alliés, même le roi de France Louis XII, Bentivoglio n’eut plus qu’une ressource quitter Bologne, ce qui eut lieu dans la nuit du 1er au 2 novembre 1506, tandis que, le lendemain matin, le pape y faisait son entrée solennelle, accompagné d’un grand cortège de cardinaux et de princes venus de toute l’Italie. Luc Gauric, à peine remis de ses fractures et de ses contusions, était vengé, et surtout, l’astrologue pouvait triompher ! La réussite de sa prédiction incita Coclès à établir son propre horoscope d’après les lignes de ses mains, il y lut le jour et l’heure où il devait mourir d’un coup à la tête, et il l’écrivit sur un livre : « Les astres me prédisent que je mourrai le crane fendu par une hache, sans que j’aie mérité un tel supplice ».

Coclès essaie de faire mentir les astres

Un homme averti en vaut deux, répète la sagesse des nations : le chiromancien se commanda, Chez un armurier, une coiffe de fer invisible qu’il porta, désormais, sous son couvre-chef, et sortit toujours armé d’une solide épée, qu’il avait appris, d’un maître d’armes, à manier avec une assez belle adresse. Ainsi rassuré, il poursuivit ses travaux.

Cinq années passèrent. En cinq ans, la politique évolue. Maintenant, Jules II avait fait alliance avec les Espagnols et les Vénitiens contre la France, qu’il jugeait dorénavant comme le plus grand obstacle à ses visées d’unité et d’hégémonie. Louis XII avait donc aussi modifié ses alliances et il soutenait à nouveau la famille Bentivoglio. Tant et si bien que le fils de Giovanni, Hermès, put rentrer dans sa capitale, au mois de mai de 1511. Le jeune prince avait souvent pensé à la prédiction de Luc Gauric. Il connaissait aussi la haute renommée de Barthélemy Coclès et, un beau jour, le fit prier de le recevoir et de lui révéler sa destinée d’après son visage et ses mains.

L’horoscope funèbre

Celui-ci, instruit par les malheurs de Gauric, refusa longtemps. Hermès insista. Coclès, enfin, accepta et dressa son horoscope : il était encore moins bon que celui de son père !

Il devait être banni de même, puis tué dans une bataille. Hermès se leva furieux, fou de colère, hurlant qu’il se vengerait de cet homme, qu’il le ferait assassiner, qu’il lui ferait rentrer ses prophéties de malheur ! Il appela son meilleur sicaire, qui répondait au nom de Capponi, le chargea d’aller tuer Coclès, ce qui ne l’enchanta guère, il avait peur de s’attaquer à un si grand devin qui lisait vos sentiments sur votre visage comme en un livre grand ouvert !

Coclès ne parvient pas à faire mentir les astres !

Hermès insista, mêlant promesses et menaces. Enfin, Capponi alla en cachette consulter, pour lui, le grand chiromancien, qui ne le connaissait pas. Il prétendit qu’une grave affaire pesait sur sa conscience et qu’il désirait être éclairé et guidé par le devin dont il avait entendu vanter la haute renommée. Il était vrai qu’il se sentait envahi par la peur et par le remords. Andréas Corvus déchiffra aussitôt le crime sur la figure, « Si dans le regard et dans les mains de son visiteur vous ne surveillez pas vos pensées et vos gestes, lui dit-il, vous commettrez un meurtre injustifié, et avant qu’il soit nuit ».

L’homme de confiance de Bentivoglio quitta Coclès, furieux d’avoir été ainsi mis à jour, et décidé à ne pas faire mentir le devin, résolu maintenant à le tuer. Rentré au palais, il déclara sans hésiter à son maître « Seigneur Hermès, avant qu’il soit nuit, Coclès aura cessé de vivre ».

Un destin annoncé

Et il se mit à chercher le moyen le plus sûr d’approcher messire Barthélemy, sans éveiller sa méfiance.

Un déguisement de portefaix lui parut une bonne solution pour attendre sa victime, aux alentours de sa maison, sans attirer l’attention de qui que ce fût. Et bientôt, il vit le chiromancien rentrant chez lui. Au moment où celui-ci ouvrait sa porte, un formidable coup d’une hache pesante, maniée à deux mains, s’abattit sur lui, fendant la coiffe de fer et le crâne. Andréas Corvus n’avait pu échapper à son destin, tel qu’il l’avait lu dans les astres. Hermès non plus : comme le lui avait prédit le devin. Il fut banni et dut quitter Bologne quelques mois plus tard. Il trouva la mort dans un combat l’année suivante.

L’astrologie gagne du terrain…

Le mouvement de la Renaissance renoue le contact avec les auteurs grecs et latins. L’astrologie bénéficie de leur parrainage. N’est-ce pas, en effet, Aristote qui écrivait : « Ce monde ci est lié d’une manière nécessaire aux mouvements du monde supérieur. Toute puissance, en notre monde, est gouvernée par ces mouvements ».

N’est-ce pas encore l’astronome grec Ptolémée, qui s’était fait le législateur de la science astrologique ?

Au XVIe siècle, empereurs, rois, princes, papes ont tous leur astrologue attaché à leur suite. De grands mathématiciens cultivent cet art, et lui donnent des bases plus solides… Des astronomes de haute valeur lui fournissent l’infrastructure de leurs calculs justes et précis.

L’Italien, le Danois et l’Allemand

Deux grands noms de la science renaissante sont liés à l’Astrologie et lui confèrent leur haute autorité. L’un est le Danois Tycho Brahé, l’autre le Pavesan Jérôme Cardan, nous les connaissons déjà tous deux. Le dernier cité passe pour l’astrologue le plus éminent de son temps. Il a fait preuve de la plus honnête conscience professionnelle, de la plus louable sincérité. Il a pris soin lui-même de publier une douzaine de ses plus flagrantes erreurs, dont l’une des plus connues est celle concernant le roi d’Angleterre Edouard VI. S’étant rendu, en 1552, en Grande-Bretagne, on le pria d’établir l’horoscope de ce souverain, alors tout jeune — il n’avait que quinze ans — et fort malade. Il le fit avec un soin exceptionnel et annonça d’heureux signes : Jupiter, au milieu du Ciel, promettait au jeune Edouard une carrière magnifique. Le signe du Lion était à l’ascendant, gage d’une vie longue et heureuse. Cependant, après l’âge de cinquante-cinq ans, trois mois et dix-sept jours, il souffrirait de diverses maladies. Neuf mois après — en juillet 1553 — le jeune roi Edouard VI mourait à seize ans. Cardan avoua son erreur, mais se chercha des justifications assez spécieuses, quoique peut-être sincères.

Des certitudes sans fondement

De peu son cadet, le Danois Tycho Brahé fut l’un des hôtes de Rodolphe II dans son palais de Prague. Bien qu’il ait refusé d’accepter les découvertes de Copernic, et qu’il se soit obstiné à soutenir l’immobilité de la Terre au centre d’un Univers qui tourne autour d’elle, Brahé n’en demeure pas moins un astronome de haute valeur. Demeurant fidèle à la cosmographie de Ptolémée, il le fut aussi à l’astrologie de son maître. Mais Brahé, comme les occultistes du Moyen Age, ne reconnaissait pas un caractère d’inéluctabilité aux décisions des astres. Les présages, pensait ce chrétien croyant, n’obligent pas Dieu, et nous pouvons essayer de mériter un meilleur sort. En un mot, nous évoluons dans un cadre fixe, mais assez vaste, où nous pouvons quelque peu nous mouvoir. Ses connaissances d’astronome et de mathématicien lui permettaient de travailler sur des tables très exactes et de tenter ainsi de débarrasser l’astrologie de l’erreur et de la superstition, afin d’obtenir un meilleur accord entre elle et l’expérience.

Un trop grande estime de soi

Il partageait, sans doute, le mépris de Calvin pour les charlatans qui se prétendent investis par les astres des secrets de nos destinées « On distingue, disait le réformateur de Genève, entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens ». Le disciple de Tycho Brahé, Képler, qui partagea les idées de Copernic, et les compléta si magistralement, se consacra aussi à l’astrologie, mais surtout par nécessité pour gagner sa vie. « De quoi vous plaignez-vous, philosophe trop délicat, si une fille que vous jugez folle, soutient et nourrit une mère sage, mais pauvre ? Si cette mère n’est soufferte parmi les hommes, plus fous encore, qu’en considération de ces mêmes folies ? Si l’on n’avait eu le crédule espoir de lire l’avenir dans le Ciel, auriez-vous jamais été assez sage pour étudier l’astronomie pour elle-même ? ». Et de souligner qu’il faut savoir distinguer les effets généraux des astres, de leur prétendue intervention dans les affaires individuelles de chaque homme.

Une astrologie scientifique

La science contemporaine se retrouve d’accord avec Képler. Elle en revient à la vieille astrologie platonicienne : celle des cycles et des ères.

Si elle rejette l’horoscope individuel qui vous dicte votre destin minute par minute, elle n’en admet pas moins, depuis fort peu d’années, il est vrai, l’influence générale de ces astres — surtout Soleil, Lune et planètes — sur la vie terrestre, sur celle des plantes, des animaux et des humains.

L’astrologie moderne est née

C’est Michel Gauquelin qui vient de rendre ses lettres de noblesse à une certaine astrologie. C’est aussi un astrophysicien russe, Léonide Souslov, qui découvre un lien entre l’apparition des taches solaires et les positions des planètes, ces positions modifiant les forces de gravitation à l’intérieur de notre système solaire, et ces forces de gravitation changeant, à leur tour, le comportement physiologique et psychologique des êtres vivants. On admet, d’autre part, l’influence directe des taches solaires sur les humains, par les radiations spéciales et puissantes qu’elles émettent, et que l’on nomme aujourd’hui le « vent solaire ».

Les Chaldéens d’il y a quarante ou cinquante siècles, n’avaient pas tout à fait tort. Ils en savaient bien davantage qu’on ne l’a cru. Fini l’astrologue au bonnet pointu, orné d’étoiles, et de comètes à la queue dorée ! Voici que naît une astrologie vraiment scientifique, celle de Michel Gauquelin.

L’astrologie devient la science de « l’hérédité planétaire »

Gauquelin est un savant maniant les équations mathématiques avec maîtrise. Il a reçu le parrainage de grands et authentiques hommes de science, tel le professeur Georges Piccardi, directeur de l’institut de Chimie-Physique de l’université de Florence. Se basant sur des faits précis, et sur des calculs statistiques justes et inattaquables, il a construit une théorie originale : celle de « l’hérédité planétaire. Il a commencé par confronter un assez grand nombre de dates de naissance d’hommes célèbres dans telle ou telle profession, et s’est aperçu que, dans chaque carrière, il y avait une majorité de naissances sous un certain signe, généralement celui correspondant aux données de la vieille astrologie empirique.

Les cycles des planètes et leurs conséquences

C’est ainsi qu’au moment où la planète Mars se levait à l’horizon, ou passait au plus haut point de sa course dans le Ciel, naissaient de futurs grands médecins, de futurs champions sportifs, ou de futurs grands militaires. Jupiter favorisait — ou semblait favoriser — la naissance d’acteurs et hommes politiques. Puis il a comparé les moments de naissance des enfants avec ceux de leurs parents, réunissant les éléments qui devaient le mettre sur la voie de sa théorie de l’hérédité planétaire, théorie qui amalgame harmonieusement les lois mendéliennes et les plus récents résultats de la science génétique aux données traditionnelles de l’astrologie. On sait aujourd’hui que les planètes, tout comme le soleil et la lune, émettent des rayons qui frappent la terre et agissent sur les organismes vivants. Depuis longtemps on savait que la lune commande les marées. Depuis peu d’années, on redoute les « coups » de rayons cosmiques.

Les « effets planétaires » existent…

Depuis moins d’années encore, on connaît le « vent solaire », et aussi les « ceintures de Van Allen » qui, elles, sont une manifestation de l’électro-magnétisme de la Terre. Toutes ces influences s’ajoutent les unes aux autres ou se soustraient, se conjuguent ou se contrecarrent, avec des influences bonnes ou mauvaises sur tout ce qui vit sur terre. C’est cela, la nouvelle astrologie scientifique, où dominent les influences de la Lune — petite, mais très proche — et de quatre planètes, les unes parce que plus rapprochées — Vénus et Mars — les autres, parce que plus volumineuses — Jupiter et Saturne. Ce sont les cinq astres significatifs de la théorie nouvelle de Gauquelin.

Grâce à ce savant, les effets planétaires ne doivent plus forcément être considérés comme un résidu des croyances du Moyen Age : ils existent. Ils sont prouvés par des calculs mathématiques, précis et justes. Un astre a une action directe qui, malgré sa faible intensité, modifie l’organisme de façon semi-permanente ou permanente.

Les statistiques au service de la voyance

D’autre part — et les statistiques le prouvent — l’astre a une action qui déclenche l’accouchement : l’enfant qui naît « est sensible à l’action de l’astre, de la même façon que ses parents y ont été sensibles à leur naissance », envisage le professeur Piccardi, qui écrit un peu plus loin, dans sa belle préface au livre de Michel Gauquelin : « Chez les organismes vivants, aucune réaction n’est absolument isolée de son environnement. Ce qui se passe en un lieu de l’Univers, ne peut être séparé de ce qui se produit dans l’Univers entier ». Et de conclure « Gauquelin a démontré que le jeu des planètes sur notre vie n’est pas différent, en principe, du jeu de tout autre variable spatiale… Son étude prend place parmi les grandes idées qui se dégagent de l’étude des relations entre l’homme et l’Univers ». Le professeur de l’université de Florence proclame finalement : « Nous sommes dans l’Univers et l’Univers est en nous, La vie est la fille du Cosmos ». Les occultistes du Moyen Age disaient avec Hermès Trismégiste : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Hermès ajoutait : « Afin que s’accomplisse le miracle d’une Seule Chose ! ».

Nostradamus le prophète

Au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de Paris, il existe une gravure du XVIe siècle qui représente Nostradamus donnant sa consultation aux Enfants de France. Au premier plan, on voit le mage assis dans un bon fauteuil, installé sur la terrasse même du chateau de Blois. Du coude, il s’appuie sur une petite table portant un grimoire magique grand ouvert. Le roi Henri Il et sa femme, Catherine de Médicis, se tiennent debout, derrière le fauteuil, écoutant attentivement, À l’exception du petit duc d’Alençon, bébé de deux ans à l’époque — c’est-à-dire en 1556 — les enfants royaux paraissent vivement intéressés par les révélations de Messire Michel de Nostredame. L’astrologue est alors âgé de cinquante-trois ans. L’année précédente, il a publié un ouvrage intitulé Les Centuries.

Médecin de haute réputation

Michel de Nostredame est né le 14 décembre 1503, à Saint-Rémy de Provence. Il est le fils d’un médecin, Jacques de Nostredame, d’origine juive et qui s’est récemment converti au catholicisme. Comme son père, il étudie la science d’Hippocrate et de Galien. -Il fait de nombreux voyages, se perfectionnant dans l’art médical, en suivant les cours de divers grands maîtres étrangers.

Puis il revient en sa Provence natale, se marie et s’établit à Salon, dans une belle demeure du quartier Farreiroux. Il y exerce la médecine avec succès. Il laissera en Provence une très haute et très belle réputation, tant pour ses qualités morales que pour ses connaissances techniques, tant pour son désintéressement que pour son courage. C’est ainsi qu’au cours d’une terrible épidémie de peste ravageant la région marseillaise, il fit procéder à des mesures de nettoyage systématique des maisons et des rues, véritable précurseur d’une hygiène encore insoupçonnée.

Mieux que désintéressé, il était d’une grande générosité, pas encore oubliée dans cette Provence qui lui doit le financement du canal d’irrigation construit par l’ingénieur Adam de Craponne. Grâce à Nostradamus, le désert de la Crau connut désormais un peu de fertilité et de prospérité. Pendant les dix dernières années de sa vie, Michel de Nostredame porta les titres enviés de Médecin et Conseiller Ordinaire du Roy. Mais ces hautes faveurs, il est juste d’avouer qu’il les devait beaucoup plus à ses dons remarquables d’astrologue et de devin.

L’astrologue du roy

Si le médecin de Salon avait une grande renommée, l’astrologue Nostradamus, l’auteur des Centuries, en possédait une bien plus grande encore. C’est à ce titre que Catherine de Médicis — cette Florentine férue d’occultisme — l’avait fait venir au mois d’août 1555, à Paris, en son palais du Louvre, puis, l’année suivante, au château de Blois. À Salon-de-Provence, il avait aménagé le grenier de sa maison en un laboratoire-observatoire, où il s’isolait fréquemment pour regarder les astres et méditer. C’est en son hôtel particulier de Salon qu’il eut le grand honneur de recevoir un jour du mois d’octobre 1564, la reine mère, Madame Catherine, son fils, le jeune roi Charles IX, âgé de quatorze ans, et le petit prince Henry de Béarn, onze ans, effectuant, comme de bons « compagnons », leur Tour de France, Moins de deux ans après, Michel Nostredame mourait, le 2 juillet 1566, dans les conditions précises et à l’heure exacte qu’il avait prédites.

Nostradamus, kabbaliste et initié

L’antique science des disciples d’Hermès Trismégiste avait eu pour héritiers les Arabes et les Juifs, ces derniers eux-mêmes détenteurs des secrets non moins antiques de la Kabbale. Or, le père de Michel de Nostredame est un juif et un médecin, double raison pour être initié à la doctrine de la Kabbale, pour pratiquer alchimie et astrologie, chiromancie et tous autres arts divinatoires. Comme tant de juifs des temps bibliques, Michel possède le don de prophétie. Mais le don n’est pas tout. Il faut y joindre beaucoup de connaissances, beaucoup de travail, beaucoup d’entraînement, si l’on peut ici employer un terme aujourd’hui réservé au sport. Pour devenir un initié, il faut fréquenter longuement des maîtres, eux-mêmes initiés, qui aident le disciple dans sa quête spirituelle, quête souvent fort pénible, et qui n’ouvre ses arcanes qu’à celui qui sait s’en rendre digne. Il paraît que Michel de Nostredame se rendit, alors qu’il avait trente ans, en Egypte, et qu’il y fit retraite pendant plusieurs années, dans des chambres secrètes de la Grande Pyramide, où des maîtres de la plus haute sagesse l’instruisirent dans toutes les sciences de la Tradition, avant de lui conférer enfin le grade le plus élevé de l’initiation.

De retour en Europe

Nostradamus devient Grand Maître de la Rose-Croix, et placé par cette puissante société hermétique à la cour des Valois pour y veiller à l’exécution du plan secret de gouvernement, arrêté par cette sorte de Synarchie. N’est-ce pas là une belle légende, difficile à vérifier, d’autant plus que le mouvement rosicrucien ne se manifestera publiquement qu’un demi-siècle après la mort du mage de Salon, et qu’il y a une grande probabilité pour qu’il ne se fût pas encore montré au temps où vivait Nostradamus. On peut néanmoins se demander si le médecin-astrologue n’aurait tout de même pas fait partie d’une société secrète initiatique : des indices autorisent cette supposition, ne serait-ce que ce quatrain des Centuries :

Les dix calendes d’avril de faict gothique

Ressuscité encor par gens malins :

Le feu estain et, assemblée diabolique

Cherchant les os du d’Amant et Pselin.

Le dernier vers devrait se lire ainsi.

Cherchant les os du démon de Psellus.

Nostradamus – Les Centuries

Or, ce Michel Psellos — latinisé en Psellus — était un philosophe platonicien de Byzance, qui vécut au XIe siècle de notre ère, et qui laissa des textes magiques dont l’influence fut énorme sur les initiés occidentaux de la Renaissance.

De ce quatrain se dégage la description d’une scène d’évocation magique, pratiquée par une assemblée rituelle d’initiés, cherchant à atteindre l’illumination chère aux gnostiques de tous les temps.

« SOLI DEO »

Cette initiation, à la fois platonicienne et kabbalistique, n’allait-elle pas à l’encontre de la religion catholique officiellement affichée par le grand voyant de Salon ? Oui, si l’on s’en tient aux critères étroits du siècle, au cartésianisme étriqué de nos grands-parents. Non, si l’on se met à la place d’un homme de la Renaissance. Cet homme ne met pas à l’index ces cœxistences. Pour lui, il n’y a pas encore de scission entre la voie religieuse occidentale traditionnelle et l’ésotérisme, qu’il soit judaïque, arabe ou alexandrin à l’origine. Nostradamus a donc pu, en son XVIe siècle, sans la moindre hypocrisie, sans la moindre tache d’hérésie, être en même temps un catholique très dévot et un mage initié aux plus hauts secrets spéculatifs et même opératifs, y compris l’évocation des puissances angéliques, Faisons donc confiance à la devise accompagnant ses armoiries : SOLI DEO = « À Dieu seul ».

Au reste, ses armes sont vraiment parlantes pour un ésotériste : « De gueules à une roue brisée à huit rayons, composée de deux croix potencées d’argent, écartelées d’or, à une tête d’aigle de sable. « L’on y trouve le chiffre 8, signe templier de la maîtrise universelle, tout comme l’aigle, symbole de la maîtrise alchimique. On y voit aussi la croix, qui pourrait être le signe de la RoseCroix, ainsi que l’or et l’argent du grand et du petit magistère des alchimistes.

Quel est ce trésor ?

Les Centuries contribuent largement à faire de Nostradamus un initié et un voyant, ne serait-ce que par les trois passages où il est question d’un mystérieux trésor, jalousement gardé.

Est caché le thrésor

Qui par longs siècles avait été grappé

Trouvé, mourra, l’œil crevé de ressort.

Dessous la chaîne guien du ciel frappé

Non loing de là est caché le thrésor

……………………………….

Qui ouvrira le monument trouvé

Et ne viendra le serrer promptement

Mal luy viendra…

Nostradamus – Les Centuries

Templiers ou Egypte ?

Deux textes qui évoquent, aux yeux de certains, les mystérieux trésors enfouis sous les Pyramides, et dans les tombes royales d’Egypte, entourées de protections et de malédictions pour le curieux ou le profanateur de sépultures, comme ce fut, a-t-on dit, le cas pour le célèbre tombeau de Tout-Ankh-Amon. À moins qu’il ne s’agisse du mythique trésor des Templiers, que l’on croit tantôt ici, tantôt là, à Arginy, à Gisors ou ailleurs. À moins encore que ce ne fût le trésor — bien réel, celui-ci — de Rennes-le-Château.

Selon les vers de Nostradamus, il s’agirait d’un trésor enterré à proximité d’un chêne foudroyé, se trouvant peut-être en la province de Guyenne, à moins que le mot « guien » ne soit l’un des si nombreux néologismes où se complaît le mage de Salon.

L’art de la manipulation

Comme tous les grands initiés, il aime mélanger les cartes, brouiller les pistes pour le profane qui aurait l’outrecuidance de vouloir déchiffrer les arcanes. Guien signifierait alors simplement « portant du gui », ce qui arrive à certains chênes, et ce qui fait aussi songer aux druides et à leurs hautes connaissances initiatiques. D’autres ont pu interpréter les trois derniers vers comme une invite à ouvrir le tombeau de Michel de Nostredame, qui est à Salon-de-Provence, et qui contiendrait le fabuleux trésor du thaumaturge, Mais on en est resté aux suppositions. On s’est contenté de faire courir certaines fables, comme celle selon laquelle l’auteur des Centuries ne serait pas mort et se serait retiré dans une pièce souterraine qu’il quitterait parfois pour aller se manifester en tel ou tel lointain pays : Nostradamus serait peut-être, alors, l’un des avatars de l’« immortel » Nicolas Flamel, attendant de se faire connaître aux humains sous le nom de SaintGermain ou de Fulcanelli. N’aurait-il pas été aussi le légendaire Christian Rosenkreutz ? Le devin et médecin de Charles IX prend alors des allures de mythe universel, presque d’archétype.

Est-ce un trésor spirituel ?

Dans un tombeau, sous un chêne porteur de gui, le trésor, protégé par un appareil-piège fort ingénieux, qui crèverait l’œil du profanateur, n’est peut-être pas composé de pièces et de lingots d’or. Il se pourrait que ce ne fussent pas des richesses temporelles, pas plus que la « Dive Bouteille « de Rabelais ne contenait de vin de la vigne. C’est ce qui semble ressortir du troisième quatrain, qui invite à la recherche :

Quand l’écriture D.M. trouvée,

Et cave antique à lampe découverte,

Loy, Roy et Prince Ulpian esprouvée,

Pavillon Royne et Duc sous la couverture.

Nostradamus – Les Centuries

C’est un texte très obscur…et les exégètes s’en sont donné à cœur joie sur ces quatre vers.

Il semblerait que notre auteur de devinettes ait voulu parler ici d’un trésor initiatique, c’est-à-dire d’objets rituels templiers ou rosicruciens, si l’on veut, toutefois, accorder à cette société une ancienneté plus grande qu’on ne le fait d’habitude : il s’agirait d’un trésor semblable à celui qui fut emmené de Montségur dans la nuit de la reddition.

Des prédictions pour d’autres monarques

Mais il y a d’autres interprétations de ce que Nostradamus a pu vouloir désigner dans son quatrain plein de mystères ce pourrait être un plan « synarchique « secret, destiné au futur « Grand Monarque « qui rallumerait plus tard le flambeau des anciens souverains français traditionnels. Ce pourrait être, tout simplement, l’indication des 48 quatrains qui manquent à la Centurie VIl dans son texte original, ou celle d’un livre secret donnant la Clé pour ouvrir la serrure compliquée du coffre aux Centuries. Ce pourrait être, selon certains ésotéristes, l’invitation à chercher et à découvrir une grotte mystérieuse, remplie d’objets rituels et initiatiques, dont une certaine lampe merveilleuse, toujours allumée, toujours brillante, une de ces lampes éternelles attribuées aux Rose-Croix. En 1556, Nostradamus fit plusieurs voyages. L’un, on le sait, le mena à Blois, un autre en Italie. Ce dernier déplacement a laissé une trace encore visible à Turin : une plaque de marbre sur une vieille maison.

Une inscription étrange

On pouvait y lire cette inscription

1556, Nostradamus loge ici, où se trouvent le Paradis,

L’Enfer, le Purgatoire.

Je me nomme la Victoire.

Celui qui m’honore aura la gloire.

Celui qui me méprise aura la ruine complète.

Que le propriétaire de la « Villa Vittoria ait ainsi voulu commémorer le passage du médecin-astrologue dans sa demeure, laisse supposer que celui-ci représente aux yeux de son hôte une éminente personnalité. Et l’on peut se poser, devant un tel texte, cette question : s’agissait-il d’une mission initiatique, comme, par exemple, la consécration d’une loge de société secrète, du type de ce que seront bientôt les Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie ?

« Paradis, Enfer et Purgatoire » semblent désigner une trilogie d’épreuves d’initiation, menant le récipiendaire de l’Enfer de la simple connaissance humaine, au Paradis de l’illumination divine, ou Gnose : en cas de succès, c’est la libération totale de l’homme ; en cas d’échec, c’est son effondrement complet dans le désespoir d’être refusé par Dieu !

Confirmant cette élogieuse opinion turinoise, les personnalités que fréquente Nostradamus le situent également dans le monde des occultistes : on sait qu’il fut en relations avec son contemporain Rabelais, comme lui médecin, et comme lui, grand initié. Un Nostradamus, un Agrippa, un Paracelse, annoncent la splendide manifestation rosicrucienne qui va s’épanouir au siècle suivant. « Après six vingt ans, je serai découvert », dit Rosenkreuz sur le mur d’une caverne. Et ce fut vrai. On l’y découvrit mort cent vingt ans plus tard !

L’auteur des « centuries »

Quatre siècles après sa mort, il ne demeure de Nostradamus, qu’une des multiples facettes de ce grand occultiste et savant : celle qui a nom Centuries. On a ravalé Nostradamus au niveau des grimoires du Grand et du Petit Albert.

On en a fait un émule des tireuses de cartes de bas étage, ce qui a fait croire à bon nombre de ses détracteurs que ses Centuries ne sont pas autre chose que l’œuvre d’un illuminé qui n’aurait survécu jusqu’à nos jours que grâce aux fâcheuses superstitions des masses.

Certains veulent voir en lui un mystificateur, tout en reconnaissant que ce fut un malin, qui sut obtenir, de son vivant, honneur et profit et, après sa mort, brillante renommée, puisqu’il figure jusque dans le Petit Larousse avec quatre lignes et son portrait. Les Centuries, au dire de ces sceptiques acerbes, ne sont qu’une escroquerie morale : on peut trouver n’importe quoi dans le livre du prophète provençal. Et c’est en partie vrai. Annoncer des guerres, des troubles, des complots, des morts violentes, ce sont banalités de l’Histoire. Les précisions manquent, mais les obscurités abondent, donnant lieu à d’innombrables interprétations différentes d’un seul quatrain, et toutes aussi valables les unes que les autres.

Avec Nostradamus, c’est comme avec l’Apocalypse chaque année, ou presque, il en paraît une nouvelle exégèse qui, chaque fois, prétend être enfin la vraie, la bonne, la définitive ! Aussi comprend-on la hargne d’un astronome comme Paul Couderc, qui a écrit un petit manuel d’astrologie. 0u plutôt contre l’astrologie.

À propos donc de Nostradamus, il déclare : « Un seul exemple vous engagera, je pense, à économiser le prix d’achat d’un tel ouvrage. Voici le quatrain II-41 :

La grande estoile par sept jours brûlera,

Nuë fera deux soleils apparoir ;

Le gros mastin toute nuict hurlera

Quand grand Pontife changera de terroir.

Nostradamus – Les Centuries

Autant que j’en puisse juger, il annonce une étoile nouvelle, un dédoublement du Soleil, l’épouvante d’un chien et l’émigration d’un Pontife, à une époque indéterminée.

Un livre édité en 1947, donne de ce quatrain une interprétation contemporaine : la grande estoile, c’est Mussolini, à qui le sort des armes fut favorable pendant sept ans (1935-1942). Les deux soleils sont Hitler et Mussolini. Le gros matin hurleur, c’est encore Mussolini. Le changement de terroir, c’est le débarquement en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, décidé par le Grand Pontife, qui est, naturellement, Roosevelt.

Et voilà ! Le reste du livre (216 pages) est tout aussi délirant. On rougit de honte quand on pense que le papier manquait en ce temps-là pour des livres d’école, tandis qu’on imprimait de telles billevesées ! Évidemment, et c’est le grand reproche à Nostradamus, ses prédictions ne sont pas datées. Mais il en est de même de toutes les prophéties…

Et pourtant…

Pourtant, déclare à l’autre bout de l’horizon Serge Hutin, l’étude attentive des Centuries nous révélera que le calcul des probabilités rendrait impossible l’hypothèse si commode d’un habile ramassis de prédictions omnibus.

La meilleure des preuves de cette assertion réside dans le passage concernant la fuite de Varennes. Rien, en effet, si ce n’est une intuition toute spéciale, ne pouvait, ne devait faire citer au devin cette petite bourgade sans renom, qu’il ne connaissait sans doute pas, qu’il n’avait même jamais entendu nommer. Ni par imagination, ni par réminiscence, Varennes ne pouvait lui venir sous la plume. Et pourtant, il lui vint, et Louis XVI y fut arrêté. C’est un mystère, comme tout ce qui concerne la parapsychologie : voyance, télépathie, hypnose, dont aujourd’hui on scrute avidement les gouffres invisibles, en y projetant parfois une petite lueur. Il en est de même avec certains quatrains qui s’appliquent à la Seconde Guerre Mondiale, qui y « collent « si bien qu’il ne demeure plus aucun doute que le voyant de Salon a pu vraiment « voir « des événements futurs avec la précision d’une caméra de cinéma. Qu’on en juge par cette description exacte des derniers jours de Berlin, sous le bombardement des orgues de Staline :

De feu volant la machination

Viendra troubler au grand chef assiégé.

Dedans sera telle sédition

Qu’en désespoir seront les profligés.

Nostradamus – Les Centuries

Et un peu plus loin, ce vers, avec un mot inconnu, un de ces néologismes chers à Nostradamus :

Quinze soldats, la plupart ustagois

Nostradamus – Les Centuries

Qu’est-ce que ces soldats ustagois ? Ce serait une francisation des mots latins usta agentes, littéralement « les lanceurs de brûlures », c’est-à-dire les soldats maniant les lance-flammes.

Mais ici, nous avouons que nous sommes de nouveau en terrain mouvant. Nous en retrouverons heureusement de plus solides en d’autres occasions. Nostradamus ne laisse pas de déconcerter. Peut-être recueillait-il ses images au hasard, dans le Temps.

Une prédiction de Nostradamus se vérifie au bout de quatre ans

Les Centuries sont publiées Chez un libraire-éditeur de Lyon, en 1555, et on y lit ce quatrain, tant de fois répété et rappelé :

Le lyon jeune le vieux surmontera

En champ bellique par singulier duelle.

Dans cage d’or les yeux lui crèvera.

Deux classes une, puis mourir, mort cruelle

Nostradamus – Les Centuries

Et c’est ainsi que meurt Henry II, le 10 juillet 1559. Catherine de Médicis sait maintenant que son astrologue prédit vrai ! Toute la cour, toutes les savantes et tous les savants, tous ceux qui lisent savent désormais que Messire Nostradamus prédit vrai ! Après le père, voici le sort des fils :

Le noir farouche quand aura essayé

Sa main sanguine par feu, fer, arcs tendus,

Trestous le peuple sera tant effrayé

Voir les plus grands par col et pieds pendus.

Nostradamus – Les Centuries

Dans ce quatrain, on reconnaît généralement Charles IX à la Saint-Barthélemy, tandis qu’on décrypte la mort d’Henry III — qui fut deux fois roi : de Pologne, puis de France, qui fut assassiné perfidement par un moine du nom de Jacques Clément, dans ce vers :

Le Roy-Roy n’estre du Doux la Pernicie

Ainsi, trois prédictions concernant la malheureuse dynastie des Valois, s’étaient réalisées avant la fin du siècle, en moins de trente-cinq ans, et la première, du vivant même de Nostradamus. Le « voyant » méritait sa renommée !

Les prédictions n’oublient pas l’Angleterre

Si, dans les Centuries, il est avant tout question de la France, il ne faudrait pas croire que les autres pays y soient négligés. Et d’abord, y figure notre voisine d’Outre-Manche :

Sénat de Londres mettront à mort leur Roy

Ce qui est on ne peut plus clair et annonce sans équivoque la mort tragique de Charles Ier. Un autre quatrain prophétise vraisemblablement la dictature de Cromwell, puis la restauration royale qui la suivit.

Le jeune Roy au règne britannique

Qui aura le père mourant recommandé

lceluy mort LONOLE donna tropique

Et à son fils le règne demandé.

Nostradamus – Les Centuries

Mais, ici, il y a une difficulté à résoudre, celle de ce mot Lonole qui est l’anagramme d’Olléon, dérivé d’Oll, lui-même diminutif d’Oliver, le prénom de Cromwell. Le décryptage est pourtant assez facile. Mais il n’est pas toujours aussi simple de déchiffrer les énigmes et les rébus des Centuries. C’est ce qui les rend si attirantes pour certains esprits curieux, et si suspectes à certains autres esprits sceptiques et épris de rationalisme. Poursuivons notre périple d’histoire britannique et lisons ces deux vers :

La Grande Bretaigne comprise d’Angleterre,

Viendra par eaux si haut inonder.

Il s’agirait de l’union dynastique entre l’Angleterre et l’Ecosse, et ensuite de l’hégémonie maritime du Royaume-Uni.

Deux autres vers annoncent que cette hégémonie durera plus de trois siècles. Ce qui est vrai :

Le Grand Empire sera par Angleterre

Le Pempotam des ans plus de trois cent.

Nostradamus a vu la révolution française

Mais ce qui passionne le plus les Français, c’est, bien sûr, leur histoire. Eh bien, elle est abondamment annoncée par le devin des Valois !

Les quatrains décrivant la Grande Révolution n’y manquent pas, nous donnant parfois l’impression que Nostradamus a VU, comme sur un écran intérieur de télévision, les événements futurs :

Las ! qu’on verra grand peuple tourmenté

Et la loy saincte en totale ruine,

Par d’autres loix toute la Chrétienté

Quand d’or d’argent trouve nouvelle mine :

Nostradamus – Les Centuries

Une allusion aux assignats, C’est maintenant PARIS qu’il inverse en RAPIS, et décrit :

Rapis onc fut en si très dur arroy

C’est la révolte de la province et la terrible répression :

Des principaux de cité, rebelles,

Qui tiendront pour liberté ravoir,

Destrancher masses, lnfélice meslée,

Crys, hurlements à Nantes piteux voir.

Nostradamus – Les Centuries

L’allusion aux noyades nantaises du sinistre Carrier peut être soutenue avec vraisemblance. Mais voici enfin Varennes, beaucoup moins sujet à discussion que les tribulations de Paris ou même de Nantes :

De nuict viendra, par la forêt des reines

Deux pars voultare berme la pierre blanche,

Le moine noir en gris dedans Varennes

Esleu cap, cause tempeste, feu sang tranche.

Nostradamus – Les Centuries

Le « moine noir » doit se lire « le roi moine » : chez Nostradamus — on l’a déjà vu pour Charles IX — le « noir » signifie le roi. Ce « roi moine » caractérise assez bien le pieux et doux Louis XVI. « Cap » est une abréviation de « Capet ». « Tempête » représenterait l’assaut du 10 août contre les Tuileries, et « feu, sang » seraient le massacre de la garde suisse, tandis que « tranche » serait, enfin, la décapitation de Louis XVI.

Et c’est bien de nuit qu’eut lieu le drame de Varennes, un bourg de la forêt d’Argonne. Un autre quatrain est non moins explicite il donne jusqu’au nom de l’épicier Sauce qui arrête le roi, et joint ce nom à l’huile que vendait cet épicier.

Là captivité du temple

Roy et son cour en lieu de longue balbe

Dedans le Temple vis à vis du Palais,

Dans le jardin duc de Manton et d’Elbe.

…………………………………

Puis nay jouant au fresh dessous la tonne,

Le haut du toict du milieu sur la teste

Le Père Roy au Temple

Nostradamus – Les Centuries

Ne reconnaît-on pas là des images de la captivité de la famille royale au Temple ?

Un autre quatrain évoque la triste destinée de la fille de Louis et de Marie-Antoinette :

Cris lamentables seront lors d’Angolesme

Et au germain mariage forclos.

Ce qui est exact, puisque cette princesse épousa son cousin, le fils de Charles X.

Un empereur naîtra près d’ltalie.

Autre « vision », non moins nette : celle de la fortune napoléonienne :

Un empereur naîtra près d’ltalie

Qui a l’empire sera vendu bien cher

Dont avec quels gens il se rallie

Qu’on trouvera moins prince que boucher.

Nostradamus – Les Centuries

Prédiction certes exacte, mais peu flatteuse et peu agréable aux très nombreux admirateurs de Napoléon !

Tremblant l’ltalie, l’Espagne et les Langlais,

De femme estrange grandment attentif

Ajoute un autre verset : au XVIe siècle, « estrange » signifie « étrangère » et vise donc Marie-Louise. Et les visions de se poursuivre !

De la cité marine et tributaire

La teste raze prendra Satrapie :

Chasser sordide qui puis sera contraire ;

Par quatorze ans tiendra la tyrannie.

Nostradamus – Les Centuries

Cette « teste raze » a toutes chances d’être le « petit tondu » adoré de ses grognards ! Il est aussi l’aigle, dont Nostradamus ajoute que.

Il volera, faisant choses si hautes

Qu’en hiérarchie n’en fut onc un pareil.

Mais son destin va l’abaisser :

Le Grand Empire sera tost translaté

En petit lieu qui bien tost viendra croistre

Lieu bien infime d’exigue comté

Où au milieu viendra poser son sceptre.

Nostradamus – Les Centuries

Ce qui veut dire que l’Empereur laissera la France plus petite qu’il ne l’a trouvée, et sera réduit à devoir se survivre sur la petite île d’Elbe.

Après napoléon le grand, voici napoléon le petit

À la main gauche viendra changer le sceptre,

De Roy viendra Empereur pacifique.

Voire ! Pas si pacifique que cela, le successeur de Louis-Philippe, après le court interrègne d’une seconde république.

Nostradamus ajoute, pour bien préciser les liens de parenté qui unissent les deux Napoléon :

Par le décide de deux choses bastards,

Nepveu du sang occupera le règne.

Il semble bien, en effet, que ces quelques vers désignent celui que Victor Hugo n’appellera jamais que « NapoIéon le Petit » ! Chaque quatrain exige une méditation particulière.

Notre siècle n’est pas oublié

Les simulacres d’or et d’argent enflés

Qu’après le rapt lac au feu furent jettés

Au découvert estaincts tous et troublés,

Au marbre escripts, prescripts, interjetés.

Nostradamus – Les Centuries

Voilà un quatrain que l’on peut, avec assez de vraisemblance, appliquer à la grande inflation qui suivit la Première Guerre Mondiale. Et voici pour la Guerre d’Espagne :

De Castel Franco sortira l’assemblée.

Trois autres vers suivent, mais assez énigmatiques. Contentons-nous du premier qui est Clair, et donne même, en toutes lettres, le nom de Caudillo. Un quatrain fait, paraît-il, allusion au triomphe d’Hitler, mais en le nommant « Hister ». Plus clairs nous semblent ces vers qui pourraient bien annoncer la manière dont le maréchal Pétain devait être trompé par les Allemands

Le Vieux masqué et privé de sa place,

Par l’étranger qui le subornera.

Nostradamus a vu les bombardements aériens de la Seconde Guerre Mondiale :

Les fugitifs, feu du Ciel sur les picques,

Conflict prochain des corbeaux s’esbatans,

De terre on crye, ayde, secours celiques,

Quand près des murs seront les combattans.

………………………………………….

Sera laissé feu vif, mort cachée,

Dedans les globes, horrible, espouvantable,

De nuict à classe cité en poudre lasché

La cité à feu, l’ennemy favorable.

Nostradamus – Les Centuries

Mais ce qui est passé a perdu son pouvoir de terreur. On l’oublie vite. On demeure seulement obnubilé par les deux fameux vers qui concernent le mois de juillet de Ilan 1999. L’on s’interroge sur cette nouvelle Grande Peur annoncée pour la veille du XXIe siècle :

L’an mil neuf cens nonante neuf sept mois,

Du Ciel viendra le Grand Roy d’Effrayeur.

De quoi se composent les « centuries»

969 quatrains constituent les Centuries proprement dites. Mais il faut y ajouter 58 Sixtains et 141 Présages, ainsi que deux documents importants : la lettre-dédicace de Michel à son fils César — datée du 1er juillet 1555 — et l’Epître du mi Henry II, qui est du 27 juin 1558.

Les rééditions en ont été innombrables, spécialement pendant les périodes de troubles et de malheurs où les pauvres gens cherchent à quoi raccrocher leur esprit en désarroi. Encore plus que le texte, ce sont les clés pour le déchiffrer et l’interpréter, qui sont sans nombre. Vieux français du XVIe siècle, texte sibyllin, hérissé de néologismes bizarres, ponctuation vague, tout s’accumule pour dérouter le lecteur moyen. Nostradamus s’est-il laissé emporter par un délire prophétique, ou a-t-il plutôt voulu, comme les initiés, cacher ses messages aux profanes ?

C’est cette seconde opinion qui semble la plus vraisemblable. Pouvons-nous en retrouver quelque preuve ?

L’aveu de Nostradamus

Nostradamus a, en effet, écrit dans cette très importante préface-dédicace à son fils, un passage qui avoue sa volonté de dissimulation :

Ayant voulu taire et délaisser pour cause de l’injure, et non tant seulement du temps présent, mais aussi de la plus grande part du futur, de mettre par escrit, pour ce que les règnes, sectes et régions seront changées si opposites…

Toute vérité n’est pas bonne à dire : c’est une règle que respectent tous les initiés.

Les Centuries sont donc un livre à clés. Le tout est de les trouver.

Quelques-unes sont peu cachées : par exemple, celle du mot « coq » qui a grande chance d’être la France, le terroir du coq gaulois.

Nostradamus se sert assez souvent d’anagrammes, agrémentées d’une lettre supplémentaire : le Noir se traduit par le Roy. Il fait aussi un grand usage de langage imagé, symbolique, codé même. Ainsi, on se demande ce que peut bien vouloir dire ce quatrain, au premier abord incohérent.

Quand le fourchu sera soutenu de deux peaux,

Avec six demy-cors et six sizeaux ouvers,

Le très puissant Seigneur, héritier des crapaux,

Alors subjuguera sous soy l’univers.

Nostradamus – Les Centuries

Eh bien, pensez aux chiffres romains, et vous trouverez : le fourchu, c’est le V, ou 5 ; un pal, le I ou 1 ; le demi-cor, le C, ou 100 ; le ciseau ouvert, ou 10 ; le fourchu soutenu par deux pais, le M ou 1000. Ce qui donne la date : MCCCCCCXXXXXX, ou 1660, date du début du règne personnel de Louis XIV. Quant aux « crapauds » c’était l’emblème des Mérovingiens dont les Capétiens étaient les héritiers à travers les Carolingiens. Et il est exact que le Roi-Soleil a subjugué sous soi l’Univers, c’est-à-dire l’Europe occidentale et centrale.

Astrologie, 0u voyance ?

Si le mage de Salon fut bien l’un des plus réputés astrologues de son temps, ce n’est cependant pas à sa science des astres qu’il a surtout fait appel pour ses prédictions, Dès les premiers quatrains, il s’est dépeint en train de se livrer à des évocations magiques de nuit

Estant assis de nuict secret estudeg

Seul reposé sur la selle d’airain,

Flamme exiguë sortant de solitude

Fait propérer qui n’est à croire vain.

La verge en main, mise au milieu de branches

 De ronde il mouille et le limbe et le pied ;

Une peur et voix frémissent par les manches,

Splendeur divine, Le divin près s’assied.

Nostradamus – Les Centuries

Et Serge Hutin de commenter :

Nous voyons très bien devant nos yeux Nostradamus assis, telle la Pythie, sur un trépied d’airain, et, après avoir accompli les autres rites et fumigations prescrits, voyant d’abord l’évocation illuminatrice se matérialiser sous forme d’une petite flamme, puis prenant toute son ampleur grâce à l’entité redoutable et supérieure, appelée Branchus (branches) dans la mythologie gréco-romaine.

Par cette évocation théurgique, le devin obtient que s’ouvre en lui l’inspiration directe, la transe « prophétique » :

J’ai consacré mes nocturnes et prophétiques supputations — affirme de son côté Nostradamus, dans son épître au roi — composées plutôt d’un naturel instinct, accompagné d’une fureur poétique, que par règle de poésie, et la plus part composé et accordé à la calculation astronomique, correspondant aux ans, mois et semaines des régions.

L’astrologie intervient donc pour confirmer l’inspiration du mage. Pour lui, le hasard n’existe pas. L’Histoire s’écoule selon un déroulement cyclique. Les hommes ne sont que les acteurs qui jouent un rôle dans le plan divin, et Nostradamus se borne à puiser dans ce déroulement, grâce à son intuition, la matière de ses prophéties. Il voit d’avance ce qui doit arriver. Il prend par-ci, par-là, une image du futur et nous la donne, mais exprimée en termes plus ou moins clairs : « L’injure du temps requiert — avoue-t-il encore au roi Henry II — que tels secrets événements ne soient manifestés que par une énigmatique sentence », ajoutant que telle était la coutume des « mille et deux prophètes qui ont été depuis la création du monde ». C’est le mouvement cyclique des astres — voulu par Dieu — qui régit tous les phénomènes terrestres, y compris l’Histoire des Hommes. L’astrologie scientifique, tout récemment remise en honneur par le savant mathématicien et statisticien Michel Gauquelin, inventeur de ce nouveau système dit de l’Hérédité planétaire, semble confirmer cette vue du Mage de Salon, Dieu mis à part ! Et de conclure, dans sa dédicace à César : « Car Prophète proprement, mon fils, est celui qui voit choses lointaines de la connaissance naturelle de toute créature ». Nostradamus est avant tout un inspiré, un voyant !

Tentatives de décryptage

On a essayé de mettre au point une méthode mathématique qui puisse servir de Clé aux Centuries. Avec cette technique, on aurait ainsi découvert des tracés de fleurs de lys, une levée de lances et même— en ce qui concerne la carte symbolique dressée pour le 1er août 1914 — la figure schématisée d’un fusil-mitrailleur ! Avouons que la méthode de Piobb et de Rochetaillé est trop compliquée et peu convaincante ! Il vaut mieux en revenir à la méthode empirique des tâtonnements, qui permet, parfois facilement, parfois après beaucoup de difficultés, de découvrir un sens à tel ou tel quatrain, et un sens que l’Histoire a confirmé. Nous avons l’avantage sur les contemporains du devin, d’avoir vécu quatre siècles de plus, c’est-à-dire la presque totalité du laps de temps entre 1555 et 1999, qui semble le terme de ses prédictions.

Mais nous avons aussi le désavantage, sachant ce qui s’est passé, d’avoir tendance à vouloir à tout prix faire coïncider tel ou tel quatrain avec tel ou tel événement : nous n’avons plus notre liberté d’esprit, puisque ce qui était futur en 1555 est aujourd’hui passé.

Ronsard défend Nostradamus

Dès leur parution, les Centuries rencontrèrent de fortes oppositions. Mais le médecin de Salon avait de puissants défenseurs, tout d’abord la reine Catherine de Médicis et le roi Henri II. On prétend que la reine avait voulu s’opposer à la joute entre son époux et Montgomery. Un premier duel eut lieu, sans issue. Catherine était tout heureuse, croyant que la prédiction ne se réaliserait pas. Mais les deux adversaires décidèrent une seconde joute, et ce fut le drame, comme l’avait annoncé le quatrain. Catherine, bien que désespérée, eut désormais une confiance accrue en son prophète. Nostradamus avait mieux « vu » que l’astrologue italien Luc Gauric. L’italien avait, en effet, vu dans le Ciel du souverain français que, si celui-ci surmontait les périls dont il était menacé pendant la 63e année de son âge, il vivrait jusqu’à soixante-neuf ans et dix mois ! Or, il périt à 40 ans. Il est juste d’ajouter que le quatrain de Nostradamus ne fait mention ni d’âge, ni d’année, Catherine n’était pas la seule à avoir foi dans les prédictions de Messire Michel de Nostredame. Un témoignage en sa faveur nous a été laissé par Pierre de Ronsard, qui lui a dédié un poème, où se lisent ces vers élogieux

Ou soit que du Grand Dieu l’immense éternité

Ait de Nostradamus l’enthousiasme excité,

Ou soit que le démon bon ou mauvais l’agite.

…………………………………..

Comme un oracle antique, il a de mainte année

Prédit la plus grand part de notre destinée.

Ronsard

L’éternité n’est qu’un point…

Le temps existe-t-il en soi ? N’est-il pas qu’un point, la Quatrième Dimension, le point de rencontre de ce que nous appelons passé, présent et futur ?

S’il en est ainsi, certains esprits, capables de quitter notre univers aux trois dimensions pour celui de la quatrième, peuvent connaître le passé comme le peuvent « voir » ce qui a été et ce qui sera… Tels seraient les voyants. Tel aurait été Nostradamus. Et c’est bien l’impression que nous donnent certains quatrains, où le visionnaire semble avoir réellement vu les scènes futures qu’il décrit avec, parfois, au beau milieu d’événements historiques d’une importance majeure, un petit fait concret secondaire, qui nous déroute ou, si nous l’identifions, nous fournit une preuve supplémentaire, voire irréfutable, de la véracité de la prédiction !

Nostradamus et la conquête de l’espace

Le Grand Ours, bientôt, aura atteint,

Par magiques machines, mondes lointains.

Oncques ne vit le grand Mars serrer

Surpris de nuit, le Pieux Precenser.

Nostradamus – Les Centuries

Quatrain longtemps mystérieux, qui semble, depuis quelques années, s’éclairer : la Russie, se lançant à l’assaut de l’espace, ne pourrait atteindre la planète Mars, à la suite d’une « surprise de nuit ». Laquelle ? La prochaine histoire spatiale nous répondra peut-être. C’est encore du Ciel que viendra « le Grand Roy d’Effrayeur ». Mais entre aujourd’hui (1970) et 1999, il se passera de terribles événements, comme nous les annoncent, d’ailleurs, d’autres prophètes. À l’approche de l’an 2000, la grande peur millénariste renaît. Avant que commence la nouvelle et terrible guerre — la troisième guerre mondiale — un mur s’effondrera, signe avant-coureur de la sanglante conflagration.

Avant conflit le grand mur tombera

Le grand à mort, mort trop subite et plainte,

Né mi-parfaite, la plupart nagera

Auprès du fleuve de sang la terre teinte.

Un exégète a proposé le « Mur de Berlin ». Ne pourrait-on aussi justement suggérer la « Grande Muraille de Chine » ? Et la guerre atroce se déchaîne :

L’Antéchrist trois bientost annichiles

Vingt et sept ans durera sa guerre,

Les hérétiques morts, captifs, exilés,

Sang, corps humain, eau rougie, gresler terre.

Perspective peu réjouissante pour qui croit ferme en Nostradamus ! Enfin, voici la dernière année de notre siècle :

L’an mil neuf cent nonante neuf sept mois,

Du ciel viendra le Grand Roy d’Effrayeur

Ressusciter le Grand Roy d’Angoulmois

Avant après Mars régner par bonheur !

Nostradamus – Les Centuries

Tout est bien qui finit bien !

Mais quel est donc ce Grand Roy d’Effrayeur venant du Ciel, sans doute de la Planète Mars, pour remettre sur son trône un descendant de François Ier lequel était, avant de régner, comte d’Angoulême ? Et au seuil du XXIe siècle, c’est le bonheur sur terre, avec la nouvelle ère du Verseau. Vieux rêve des millénaristes, et, en général, de tous les hermétistes qui acceptent la théorie des cycles platoniciens.

L’observatoire de madame Catherine

La rue de Viarmes, à Paris, est une étrange rue. Elle n’a ni commencement ni fin, puisqu’elle forme un anneau autour de la Bourse de Commerce qui n’est autre que l’ancienne Halle aux Blés. Construite vers 1765 sur l’emplacement de l’hôtel de Soissons qu’on avait démoli une quinzaine d’années plus tôt. Par ailleurs, cette rue circulaire n’a rien pour attirer l’attention. L’architecture de Bellanger, qui était, par son emploi du fer, d’avant-garde au XVIIIe siècle, nous semble fort désuète et sans caractère. Mais il demeure, accolée à la paroi de cette Bourse de Commerce, une colonne cannelée de Pierre, qui la domine comme un minaret. En bas, une misérable porte de bois ferme un cagibi pour les balais et les pelles du service de nettoyage de la Ville de Paris. C’est un vestige de l’hôtel de Soissons. C’est un souvenir de Catherine de Médicis, Quand celle-ci se fit construire une demeure particulière, par son architecte Jean Bullant — celui des Tuileries — entre le cimetière des Innocents et le Palais du Louvre, elle lui demanda aussi d’édifier cette mystérieuse colonne. Ce fut chose faite en 1575, L’hôtel changea de propriétaire, et vint en la possession du fils du prince de Condé, Charles de Soissons… On l’appela désormais hôtel de Soissons.

À la suite de diverses mésaventures, l’édifice fut saisi et vendu pour être démoli, La colonne de Madame Catherine allait-elle être jetée à bas ? Non ! car un architecte du nom de Destouches l’acheta pour 1800 livres, la sauvant ainsi de la destruction. Mais ne sachant que faire de cette tour incommode, inhabitable, il fut tout heureux de la revendre, en 1750, à la Ville de Paris. Ces mésaventures de la colonne Jean Bullant inspirèrent le spirituel poète Gresset, l’auteur de Vert-Vert, qui chanta :

L’astrologique observatoire

Que Médicis avait bâti

Pour le chimérique grimoire

De Gauric et de Ruggiéri

Ainsi parvint jusqu’à nous cette colonne creuse de trente et un mètres de haut. Son diamètre extérieur est de 3,15 m en bas et de 2,65 m au sommet. L’intérieur en est occupé par un escalier à vis de 147 marches en pierre sur le premier tiers, ensuite en bois, et qui débouche, par une ouverture carrée de 0,65 m de côté sur un chapiteau formant plate-forme, surmonté d’une sphère, et dont les angles correspondent aux quatre points cardinaux. À quatre mètres au-dessus du sol, une porte mettait la colonne en communication directe avec les appartements de la reine mère. Celle-ci s’y rendait-elle ? Non, sans doute… Elle n’aurait pas pu franchir l’étroite ouverture qui débouche sur la plate-forme. Cette colonne devait être réservée à ses astrologues, notamment au célèbre Ruggieri : c’était un observatoire !

L’intrigant Cosimo Ruggieri

Il était Florentin, et l’on dit que Catherine de Médicis l’avait amené en France dans ses bagages, ou plutôt, l’avait fait venir après son veuvage pour lui prédire l’avenir. C’était un astrologue renommé. Mais aussi un fieffé intrigant, la reine mère l’ayant placé auprès de son fils, Hercule d’Alençon, qui avait la manie du complot, pour le surveiller, il passa du côté du jeune prince et ourdit avec lui des intrigues contre Catherine et Charles IX. Il fit tant et si bien qu’il en arriva à se trouver compromis dans l’affaire des mignons La Mole et Coconnas, complices d’Alençon dans un complot contre le roi. Ruggieri avait fabriqué une poupée de Cire avec une couronne et l’avait piquée, La poupée fut trouvée chez les gentilshommes qui payèrent de leur tête cette tentative d’envoûtement. Quant au magicien, il fut seulement condamné aux galères, et s’en alla ramer quelques mois. La mort du roi lui fut faste et Catherine le fit libérer. Il réintégra sa place au Louvre. « Toujours habillé en noir, puissant homme », Cosimo Ruggieri inspirait beaucoup de crainte. On redoutait ses poupées de Cire percées d’épingles. On craignait aussi son art des poisons subtils. Toujours prêt à vendre ses services, ou à se ménager de futures protections, il sauve, au moment de la Saint-Barthélemy, la vie du futur Henri IV, en déclarant à sa reine, Madame Catherine que, selon les astres, le jeune prince de Navarre ne troublerait jamais le royaume ! Ce qui ne l’empêcha pas, un quart de siècle plus tard, de se trouver encore impliqué dans une nouvelle affaire de maléfice contre son ancien protégé, devenu le roi de France et de Navarre. C’était en 1598, et Henri IV le fit arrêter, mais, peu après, le remit en liberté.

À partir de 1604, il se mit à publier régulièrement, jusqu’à sa mort, en 1615, des almanachs annuels fort réputés pour leurs prédictions astrologiques.

Catherine et Saint-Germain

C’est pour Ruggieri que la reine mère fit construire sa colonne-observatoire. Elle a la plus grande confiance en ses prédictions, à tel point qu’elle a changé de résidence parce qu’un jour de 1572, il lui a annoncé qu’elle mourrait près de Saint-Germain. Elle a donc quitté le Louvre, qui est voisin de L’église Saint-Germain-L’auxerrois. Elle a abandonné les Tuileries qu’elle était en train de faire construire et s’est fait édifier, toujours par Bullant, une nouvelle et superbe demeure avec un magnifique jardin. On l’appelle l’hôtel de la Reine, avant de le nommer, au siècle suivant, l’hôtel de Soissons. Catherine mourra au mois de janvier 1589, au château de Blois, et les derniers sacrements lui seront administrés par un jeune prêtre inconnu qui, lorsqu’elle lui demandera son nom, lui répondra : « Madame, je m’appelle Julien de Saint-Germain » !